[…] le Yoga comporte également un principe fondamental dont s’écartent bien des interprétations et des compréhensions. Très concrètement, le Yoga concerne exclusivement le Chitta et son comportement. En contrôlant les comportements du Chitta, le pratiquant découvre sa vraie nature à travers une expérience très particulière où la conscience absolue se révèle durant quelques instants. Cette expérience s’appelle Samadhi. D’un point de vue technique, c’est l’aboutissement de la mise en pratique du Yoga . Afin d’y parvenir, beaucoup de techniques de concentration, de méditation ou autres sont développées et préconisées. Par la suite, puisque le corps et le mental sont interdépendants, certains Yogins ont mis au point des pratiques physiques qui les aidaient à se débarrasser des obstacles se présentant sur leur chemin de Yoga. Le corps et le mental sont inséparables, les maladies du corps affectent le mental et vice-versa. Par conséquent des pratiques comme les Asanas, Neti, Dhauti, etc, ont intégré le champ du Yoga pour surmonter ces problèmes. Bien qu’elles soient indéniablement utiles, ces pratiques ne sont en aucun cas le Yoga. Ce sont des déviances, ou des écarts, par rapport au principe fondamental. Cependant nous les acceptons pour notre usage, seulement pour faciliter l’accès au Yoga interne. Toutes ces pratiques mises ensemble ont été appelées Ghat Yoga, Ghat signifiant Corps. Des pratiques plus soucieuses de la manipulation du corps et de sa bonne forme ont pris une place prédominante chez les débutants soucieux des bénéfices physiques, ce qui en soi constitue une attirance naturelle chez la majorité des personnes. Elles n’attendent rien de plus du Yoga, ce qui a pour conséquence de négliger l’objectif fondamental du Yoga.

Certains Yogins conscients de cette dérive pensaient qu’il fallait faire un usage correcte de ces pratiques pour respecter le vrai Yoga qui est toujours interne. Ils n’ont pas prêté plus d’importance au Ghat Yoga mais ils en ont fait le meilleur usage pour leur cheminement intérieur. Ils ne se sont pas arrêtés simplement au niveau physique. De ce fait le Yoga Spirituel et le Ghat Yoga sont devenus les deux traditions. Le Hatha Yoga n’est que l’autre nom du Ghat Yoga. Celui-ci est parfois appelé “Bhautik Yoga” parce qu’il donne plus d’importance au corps qui est composé des cinq éléments.

L’approche la plus judicieuse est de garder un équilibre mesuré entre Adhyatma and Bhautik Yoga. En général cet équilibre n’est pas bien conservé et l’on tend à donner une trop grande importance aux pratiques de Hatha Yoga. Restons lucides, toutes les pratiques citées dans le Hatha Pradipika ne sont pas destinées à être intégralement pratiquées par une seule et même personne. Il s’agit d’un corpus de pratiques qui étaient en vogue dans différentes écoles. Le pratiquant doit garder tout ce qui lui est utile pour avancer, et ne devrait pas être obnubilé par l’apprentissage de l’intégralité des pratiques.

Le véritable Yoga est différent et se préoccupe de notre Chitta, c’est à dire l’Adhatma Yoga.

La promesse du Ghat Yoga est un corps parfait. Mais cette affirmation est fausse d’un point de vue philosophique. Etant donné que le corps est un objet créé, il est périssable comme toute chose créée. Il serait malavisé de penser que le corps puisse être parfait et impérissable. Ce serait comme courir après l’Alchimie ou la pierre philosophale, personne n’y est parvenu jusqu’à présent. Et pourtant beaucoup de gens cherchent malgré tout à y parvenir. Il en va de même pour la recherche de la perfection du corps.

Donc de ce point de vue, (1) Adhyatma Yoga et (2) Ghat ou Bhautik Yoga sont les deux différentes écoles qui ont émergé. Comme les hommes sont facilement tentés par les choses matérielles, ils sont moins enclins à emprunter la voie de l’Adhyatma Yoga, bien qu’il soit la voie principale.

La base de ces discussions repose sur une partie de la Taitiriya Aranyaka de Krishna Yajurveda. Cette partie donne l’interprétation spirituelle de tous les rituels. Donc lorsque nous exécutons des rituels en hommage au feu sacré (Yajna), nous ne faisons rien d’autre que de nous emparer des manifestations extérieures de principes spirituels intérieurs. Les rituels, les prières, les pratiques corporelles comme les asanas, et aussi le Pranayama, sont exécutés à l’aide du corps. Toutes ces pratiques doivent aboutir à une amélioration du corps et rien de plus. Mais en même temps, le pratiquant ressent en lui l’élan pour répéter les mêmes gestes le jour suivant. Ce ressenti est important et s’appelle Samprayog ayant pour cause les activités extérieures qui s’appellent Prayog. Ce Prayog produit le Samprayog. Lorsque le Samprayog est bien établi, celui-ci résulte en une expérience particulière de béatitude qui n’avait jamais été éprouvée auparavant dans le monde matériel. Cette expérience s’appelle Samprasad ou Adhyatma Prasad. Voilà à quoi aboutissent toutes nos activités qualifiées de spirituelles. Ceci est l’explication scientifique des rituels de Kriya Yoga, des prières, des Asanas, du Pranayama, etc. Si, en dépit d’une pratique de Kriya Yoga de plusieurs années, aucun ressenti de cette nature n’émerge, si aucune impression de béatitude ne se manifeste, alors tout ce qui a été pratiqué l’a été en vain. Cela signifie que la pratique s’est cantonnée à de simples exercices physiques qui n’ont d’autre effet que sur le corps. Seule la conscience du corps est accrue, ce qui constitue un obstacle sur le chemin spirituel. Au contraire la conscience du corps doit être diminuée et ceci s’accomplit par le Prayog quotidien à travers lequel une condition particulière du mental émerge à l’intérieur, ce qui aide le pratiquant à s’éloigner du corps. Il est isolé de la conscience du corps, et s’élève de plus en plus haut. Il ne sait plus où il est et par la suite il ne fait plus qu’un avec les Cieux. Il a l’impression de flotter quelque part dans le ciel et de regarder son corps comme de la matière morte. Le mental aussi est isolé, le Buddhi est indépendant, coupé de toutes pensées liées au monde matériel, alors la Conscience Absolue se reflète dans ce Buddhi. Ceci est très exactement ce qui survient sur le chemin spirituel en adhérant sincèrement au Kriya Yoga.

Donc, nous en sommes arrivés à la conclusion que les rituels comme la cérémonie du feu, les prières et les mantras, les asanas, les pranayamas ne sont que de simples moyens dans le monde manifesté qui doivent être acceptés pour en tirer le meilleur. L’idée s’étend en réalité bien au-delà. En donnant au Kriya Yoga l’attention qu’il mérite, sans s’y attacher outre mesure, il est possible d’aller encore plus loin. Le but ultime est de se sentir comme le Ciel. Le corps ne monte pas au Ciel, mais il est possible de flotter mentalement dans le Ciel. C’est pourquoi il est dit “Kham Brahma”, c’est à dire “l’expérience de la ‘cielitude’ est Brahma”.

Source: Traduction d’un article en anglais écrit par Swami Digambarji, premier élève de Swami Kuvalayananda, ancien directeur du centre Kaivalyadham et guide spirituel.